Comme on voit parfois, en se promenant au bord de l’eau, de grosses bulles qui viennent éclater à la surface, des souvenirs peuvent surgir pour troubler la tranquillité des choses. Si vous remuez le fond avec la pointe d’un bâton, vous pouvez même accentuer ces réminiscences. C’est involontairement ce qui nous est arrivé en lançant l’opération Babelgique (babelgique.com) : il s’agissait de provoquer un rapprochement avec nos sœurs en histoire, les Dix Sept Provinces de la Bourgogne du Nord. Nous avons tant de richesse en commun. Mais voilà que resurgissent des fantômes. Rappelez-vous, nous dit-on, Lazare Carnot envoyant l’ordre du Comité de Salut public aux armées du Nord victorieuses : « Tout ce qui se trouve en Belgique doit être ramené en France. Il faut dépouiller le pays ! » Et surtout, rappelez-vous, Bourguignons, 1382, la bataille de Rosebecque, qui laissa sur le sol au pied de Courtrai 25 000 cadavres de miliciens flamands insurgés contre le comte de Flandres qui les écrasait d’impôts. Courtrai fut mise à sac, et le duc de Bourgogne, venu au secours de son beau-père, fit retirer de Notre- Dame de Courtrai l’Horloge mécanique, chef d’œuvre des artisans flamands, pour la donner à Dijon, en remerciement de sa participation aux combats. Ainsi était transféré ce qui allait devenir la famille Jacquemart, tranquillement nichée sur Notre-Dame de Dijon. Symbole du temps qui s’écoule paisiblement, notre vieux Jacquemart va-t-il devenir le signe d’une blessure jamais refermée et devenir l’otage un geste de réparation ? Grave question, touchant au devoir de mémoire, qui nous est posée incontinent. Nous devrons y répondre. Nous avons un mois pour cela. Nous ne manquons certes pas d’argument : 1382, c’est si loin ! Et n’était-ce pas la revanche, toujours à Courtrai, sur le massacre de la chevalerie française, le 11 Juillet 1302, à la bataille des Eperons d’Or ? A qui appartiennent les œuvres de l’art et à qui sont-elles destinées ? Celles-ci doivent-elles rester à l’endroit où elles ont été faites ? Nous avons là, à l’heure de la construction européenne, les éléments d’un débat qu’on ne peut esquiver. Dijonnais, aux armes !
Claude Patriat.
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